Le chat. Le pic.

D’un bec hésitant il pique à gauche il pique à droite
il s’envole le chat le suit du regard
le chat n’a pas d’ailes
le chat n’a pas d’elle, non plus.
Le pic a une elle, aussi.
Le chat le croquera plus tard
par dépit.

Envol

Comment pouvait-il ne pas savoir qu’il était aimé ?
Qu’il avait été un enfant chéri. Qu’il l’était encore. Qu’il le serait toujours, privilège de l’infant devenu ce jeune adulte qui fait la fierté du vieux.
Dans quel maelström, toute cette hargne d’humain avait-elle pris sa source ?
Naître un matin de printemps : la promesse d’une vie qui s’épanouit ;
et cette guérilla permanente derrière les volets clos.
L’amour ne suffisait donc pas ?
Le vieux s’interroge et la tristesse qui enfle emporte les paroles, les maux qui devraient être tus.
Vociférations d’incompréhension.
Inutile culpabilité.

Inquiet, il ouvre la porte, pour la millième fois.
Elle tourne sur ses gonds sans grincer. Elle a l’habitude de claquer dans la tempête.
Rien. Personne.
Espérer être le seul à avoir mal, maigre consolation d’ancien.
Fausseté de cet espoir.

Alors ?
Croire en lui.
Toujours.
Que l’envol soit serein.

Départs

Tu dors, tu t’endors sur les ailes du nuage qui te porte,
Du nuage qui t’emporte et te vole.
Tu traverses les cieux
De part en part
Tu cours après le vent.
Tu cours après du vent

La tempête qui nous cerne n’est pas tienne.
Tu la survoles sur les ailes du dragon des rêves
Loin des cauchemars urbains
Humains
Inhumains

Les mots du quotidien se font lointains,
Les maux de tous les jours t’échappent
Au gré des courants qui t’appellent
Ailleurs.

Quel est ce lieu
Ce rivage
Où tu cours ?
Vaste malle aux trésors envoûtants.
Certains tombent de ta valise complice.
De ta caisse à malices.
Ton temps est différent.
Planqué dans ta malle
Il se prend des airs d’avoir l’air
Des airs d’entre deux airs.

L’air d’ici pue le quotidien,
Il est enclos
Dans d’étroites aires où déambule le mortel commun.
Labyrinthe de murs ordinaires.
Il étouffe.
Simplement.
Aucun rires.
Aucun pleurs.

Les jours ne passent plus
Les jours se noient
Sans même oser rêver
L’évasion.
Ils te regardent
Partir,
Et revenir
Et partir.

Attendre
Sans dé-ranger.

Pour deux années encore

Il faisait chaud.
Athènes au mois d’août.
La ville allait bientôt étouffer.

Pour l’instant il fait bon, il fait tôt.
Murs blancs de la banlieue.
Murs chaulés.
Rues défoncées.
Noirceur de l’asphalte.
Grisaille de l’air qu’on respire.

Ici, pas de touristes : aux heures fraîches, ils se pressent au pied des monuments miel, dans les musées sombres aux heures caniculaires, dans les tavernes de Plaka aux heures anisées.
Ici, dès qu’on s’éloigne de la rue principale, les vieux sirotent le café en faisant glisser les perles du komboloï. Ou en triturant le porte-clefs. Carte postale.

Elle passe, concentrée.
Elle marche à petit pas pressés, robe noire muette à nos côtés. Elle fait le trajet tous les jours. Depuis un an.

Tous les jours.
Pour deux années encore.

A l’entrée, les fleurs pointent leur nez hors de boutiques minuscules. On discute. Venir tous les jours ça créé des liens. Elle présente le fils, de passage, sa femme. Ils viennent rarement. Ils ne sont jamais venus ici.
« Non mais prends plutôt celles-ci je viens de les recevoir, tu verras demain matin elles seront encore belles. »
On choisit du charbon, des mèches, de l’huile…
Il arrive qu’une voiture ronfle en se garant sur le parking.

Passé le portail c’est un autre monde.
Des brassées de fleurs d’artifices illuminent chaque emplacement.
Gravier, clair sur fond blanc.
loupiote.
Silence. Apaisement.
Petit peuple de femmes.

Tous les jours.
Pour deux années encore..

Elle part à la recherche d’un pope.
Grossiste de la prière quotidienne.
La monnaie change de mains.
Psalmodie.
Au revoir.
A demain.

On a bien fait de venir tôt.
Même s’il fait plus frais là bas.
Parfois un voisin m’accompagne en voiture. Mais si, tous les jours. Tu ne peux pas comprendre. Tu n’es plus d’ici.

Pour deux années encore.
Avant le grand déplacement.

La vieille

Elle le lui dit.
Elle lui dit que le Zôtre l’avait ennuyé.
Elle est vieille, c’est un fait, mais elle n’est pas sénile.

C’était quoi tous ces raisonnements sinon pour la faire tourner en bourrique. Elle s’était réfugiée dans une raisonnable surdité et n’avait pas répondu. C’est commode d’être sourde, des fois.

Elle, ce qu’elle veut c’est pouvoir aller au marché couvert. Tous les matins. Y croiser ses copines.
Tanguer sous le vent d’autan en papotant avec Nicole avant d’aller au cinéma. Rentrer, retrouver Filou, toute aussi vieille carcasse qui boitille en miaulant.

Et rester pas très loin de La Petite.
Qui a grandi chez elle.
Qui vient souvent après son travail.
Qui boit le café et lui dit sa journée, le collègue enrhumé et Jordan qui veut faire un tajine ce soir. La cuisine c’est une aventure qui ne la tente pas.

« Et toi tu me racontes quoi, Mamie ».

Alors le Zôtre avec sa maison dorée et le grand parc où se promener – mais si Madame, je vous assure, des chênes – son boniment, il le remballe.
Ce n’est pas le moment.
La vie est devant.